Gestes cliniques · nº 01 — psychogénéalogie
Constellations familiales :la phrase que le patient n'a pas choisie
À la fin d'une constellation familiale, on demande souvent au patient de répéter une phrase de résolution. Elle est presque toujours belle. Elle n'est presque jamais de lui. Enquête sur le geste minuscule qui sépare la clinique de la gouroutisation.
Auteure
Victoria HerrmaniPsychologue clinicienne
Niveau
PsychologuesProfessionnels de l'accompagnement, étudiants avancés
Lecture
8 minutes1 650 mots
Le gesteUne phrase de résolution, en fin de constellation
Dix-huit heures, la salle sent le café froid. Une femme se tient debout devant une inconnue qui, depuis quarante minutes, porte le rôle de sa mère. L'animateur s'approche, pose une main entre ses omoplates et lui souffle une phrase à l'oreille. Elle la répète à voix haute, mot pour mot. Sa voix casse au milieu. Quelqu'un pleure au fond de la salle. C'est beau — tout le monde le sent, et moi aussi je l'aurais senti.
Six mois plus tard, elle est assise en face de moi et me récite la même phrase. Exactement la même, à la virgule près, comme on récite une consigne. Elle ne sait pas très bien ce qu'elle veut dire. Elle sait seulement qu'elle n'y arrive pas, et que ne pas y arriver est, quelque part, sa faute.
Cette phrase porte un nom dans le métier : phrase de résolution, ou phrase d'intention. C'est une étape codifiée des constellations familiales, une petite chose de dix ou quinze mots que le patient prononce en fin de travail, face à un représentant. Elle passe pour l'aboutissement du processus. Elle en est en réalité le point le plus délicat, et le seul qui décide si l'on vient de faire de la clinique ou de la liturgie.
La question de cet article tient en cinq mots : qui a écrit cette phrase ?
D'où vient le gesteAux origines des constellations : Moreno avant Hellinger
Tout le monde attribue la constellation familiale à Bert Hellinger. C'est vrai, et c'est tardif. Le geste de mettre une famille en espace avec des personnes vivantes date de 1921, à Vienne, dans un théâtre où un médecin nommé Jacob Levy Moreno demande à son public de monter sur scène et de jouer sa propre vie. Il invente là, en quelques saisons, à peu près tout l'outillage : le protagoniste, les moi-auxiliaires qui portent les rôles des absents, le miroir, et surtout l'inversion des rôles.
Or le psychodrame morénien pose un principe que la constellation contemporaine a perdu en route : c'est le protagoniste qui parle. Le directeur de jeu ouvre l'espace, règle le tempo, arrête quand il faut arrêter — il ne souffle pas le texte. Si l'on veut savoir ce que le père aurait dit, on ne le devine pas : on fait changer le protagoniste de place et on le laisse le dire lui-même. L'inversion des rôles n'est pas un exercice de virtuosité, c'est un dispositif anti-interprétation.
Puis vient Virginia Satir et sa sculpture familiale, dans les années soixante. Puis Hellinger, ancien missionnaire devenu thérapeute, qui dans les années quatre-vingt condense tout cela en une forme d'une efficacité redoutable — et y ajoute ses Sätze der Kraft, ses phrases de force. C'est là que la phrase cesse d'émerger du protagoniste pour être fournie par l'animateur.
Le détail qu'on oublie toujours de dire aux stagiaires français est celui-ci : la psychogénéalogie, chez nous, ne vient pas de Hellinger. Elle vient d'Anne Ancelin Schützenberger, formée au psychodrame par Moreno lui-même à partir de 1951, première Européenne passée par le laboratoire de Bethel, diplômée de l'institut Moreno, qui soutient une thèse articulant psychodrame et psychogénéalogie avant de développer le génosociogramme à l'université de Nice. Et son psychodrame se distingue explicitement de la constellation sur un point : l'inversion des rôles, qui évite qu'un tiers vienne interpréter le travail du protagoniste.
Nous sommes donc entrés dans la constellation par la porte Hellinger, dans les années quatre-vingt-dix, en ignorant que la porte Moreno était ouverte depuis quarante ans — et qu'elle était française.
Ce que la phrase faitCe que fait vraiment une phrase de résolution
On se représente volontiers la phrase de résolution comme le résumé du travail accompli : on aurait compris quelque chose, et la phrase le formulerait. C'est une erreur de catégorie. Une phrase de résolution n'est pas un constat, c'est un performatif : la prononcer, c'est la faire. Dire « je te rends ce qui t'appartient » ne décrit pas une restitution, cela l'effectue, dans le corps, devant témoin.
Trois choses opèrent en même temps dans ces quinze secondes, et il faut les tenir séparées si l'on veut travailler proprement.
L'énoncé est adressé. Ce n'est plus du récit, c'est de l'adresse. Le patient ne parle pas de sa mère, il parle à quelqu'un qui en porte la place. Le souffle change, les jambes se souviennent. C'est précisément ce qui rend le procédé si vif, et ce qu'aucune reformulation en fauteuil ne produit.
L'énoncé transporte des présupposés. Toute phrase en charrie ; celles-ci en sont chargées à ras bord. « Je te rends ce qui t'appartient » présuppose qu'il y a eu prise indue. « Je te pardonne » présuppose qu'il y a eu faute, qu'elle est pardonnable, et que le pardon est la sortie. Ces présupposés n'ont pas été discutés : ils entrent par la porte de service, portés par une phrase que le patient prononce lui-même — donc qu'il valide sans l'avoir examinée.
L'énoncé est prononcé en suggestibilité élevée. Groupe, émotion vive, autorité de l'animateur, mise en scène, légère transe induite par le dispositif. Toutes les conditions du travail hypnotique sont réunies, sans qu'on les nomme jamais. C'est de là que vient la puissance de l'outil, et c'est exactement de là que vient son danger.
Corollaire clinique non négociable : le ressenti d'un représentant est une hypothèse sur un système, jamais un fait généalogique. Suggestibilité, imagination et validation par le groupe forment la recette classique d'installation d'un souvenir non vérifié. Une représentante qui « sent » un enfant mort ne documente rien ; elle ouvre une question à instruire ailleurs, dans les archives et dans la parole des vivants.
L'ombre du gestePhrases toutes faites : l'ombre de la gouroutisation
Je ne fais pas ici le procès des constellations familiales : j'en pratique. Je décris ce qui arrive à ma porte, et qui arrive assez régulièrement pour qu'on cesse de parler d'accidents isolés. Les trois situations qui suivent sont composites et anonymisées ; aucune ne correspond à une personne identifiable.
Le pardon commandé
Une femme repart d'un week-end avec une phrase de pardon adressée à un proche qui l'a agressée enfant. Elle l'a prononcée : la salle a applaudi. Elle arrive un an plus tard avec une conviction supplémentaire — puisqu'elle va toujours aussi mal, c'est qu'elle n'a pas su pardonner. On lui a ajouté une faute à son traumatisme.
Le secret qui n'existait pas
Un homme apprend en atelier, par le ressenti d'une représentante, qu'un enfant serait mort à la génération précédente. Aucune archive, aucun acte, aucun témoin ne le corrobore. Il a passé deux ans à interroger une famille qui ne comprenait pas, et à s'expliquer une tristesse par un événement qui n'a probablement jamais eu lieu.
La sentence de place
Une jeune femme s'entend dire, devant trente personnes, qu'elle « n'a pas le droit » à sa place tant qu'elle n'aura pas honoré quelqu'un. Formulé au présent de vérité générale, sans nuance, par une personne en position haute. Elle est repartie avec une loi, pas avec une hypothèse.
Le point commun de ces trois situations n'est ni la constellation, ni Hellinger, ni même la dimension spirituelle. C'est une position haute de l'animateur sur le contenu. Quelqu'un a su, à la place du patient, ce que sa vie voulait dire, et le lui a fait dire.
Et il faut savoir que la profession a tranché cette question il y a plus de vingt ans. Dès 2003, la société allemande de thérapie systémique et familiale prend ses distances avec la pratique de Hellinger. En juillet 2004, la Systemische Gesellschaft publie la Déclaration de Potsdam, qui vise nommément le langage : les formulations péremptoires, le vocabulaire quasi religieux, les généralisations sans reste. Elle reconnaît à Hellinger le mérite d'avoir densifié le travail de constellation, constate qu'il s'est éloigné du travail systémique, et conclut que la constellation doit désormais se développer « au-delà de Hellinger ». Le texte a notamment été signé par Insa Sparrer et Matthias Varga von Kibéd, parmi les praticiens les plus rigoureux du champ.
Ce n'est pas une querelle française contre la mode spirituelle. C'est la ligne que le champ systémique a tracée lui-même, en 2004, et qu'on a simplement cessé de transmettre.
Déclaration de Potsdam, juillet 2004Refaire le gesteCo-créer la phrase de résolution avec le patient
Voici la formule que j'utilise pour me situer, et que je transmets telle quelle : basse sur le contenu, haute sur le cadre. Le contenu appartient au patient — ce qu'il ressent, ce qu'il conclut, ce qu'il accepte de dire. Le cadre m'appartient entièrement, et il n'est pas négociable : la durée, qui parle, qui touche, ce qu'on fait des ressentis des représentants, le débriefing, l'endroit où l'on s'arrête, ce qui se passe après. La gouroutisation ne naît jamais d'un cadre trop ferme. Elle naît d'un cadre mou tenu par quelqu'un qui compense en sachant à la place de l'autre.
En pratique, la co-création de la phrase tient en six gestes.
- Ne rien proposer trop tôt. Tant qu'aucun mot ni aucun mouvement n'est venu du patient, il n'y a rien à formuler. Le silence est un temps de travail, pas un vide à combler.
- Lui rendre ses propres mots. « Vous avez dit tout à l'heure : je suis fatiguée de porter ça. Est-ce qu'il y aurait quelque chose qui voudrait être dit ? » Le conditionnel n'est pas une politesse, c'est un opérateur : il laisse la phrase en suspens au lieu de la clore.
- Tester sur un critère interne. « Qu'est-ce que ça fait de dire ça ? Plutôt juste, plutôt faux, à côté ? » Le juge est la sensation du patient, jamais l'approbation de l'animateur ni l'émotion de la salle.
- Autoriser explicitement le refus. « Je ne veux pas te pardonner » est une phrase de résolution parfaitement valide, et souvent la plus thérapeutique de la séance. Une phrase qu'on n'a pas le droit de refuser n'est pas une phrase, c'est un ordre.
- N'ajouter aucun présupposé non discuté. Si la phrase implique une dette, un ordre, une faute, on le pose sur la table avant, en clair, et on demande si c'est ainsi que le patient voit les choses.
- Tenir le cadre haut, jusqu'après. Ce qui est dit dans l'espace y reste ; les représentants sont désidentifiés à voix haute ; et le patient repart avec la consigne de ne rien décider de sa famille réelle dans les jours qui suivent.
Phrase dictée
Je prends la vie de toi telle que tu me l'as donnée, à ton prix, et je la rends belle.
Beau, rythmé, universel. Elle le répétera pendant des mois sans savoir ce que « à ton prix » engage. Trois présupposés y sont entrés sans être ouverts : qu'il y a un prix, qu'il est dû, et qu'elle a une dette de réussite.
Phrase co-créée
Je ne sais pas encore quoi te dire. Mais je reste là et je te regarde.
Bancal, non citable, sans grâce. C'est sa phrase. Elle peut la redire seule, chez elle, sans public — et c'est le seul test qui vaille. Trois séances plus tard, elle en trouvera une autre, qui sera encore la sienne.
Vignette clinique · composite et anonymisée
La phrase que je n'aurais jamais écrite
Constellation de table, en individuel, avec figurines. Une patiente travaille sur son père, mort quand elle avait onze ans. J'ai en tête, je l'avoue, une phrase toute prête — quelque chose autour de « je te laisse ton destin ». Elle est bonne, elle marcherait, et j'ai la main qui démange.
Je ne la propose pas. Je lui demande ce qui se passe quand elle regarde les deux figurines à cette distance. Elle met un long moment, déplace la sienne de trois centimètres, et dit : « Je ne te cherche plus. Mais si tu passes, je serai là. »
Ce n'est pas hellingérien, ce n'est pas élégant, aucun manuel ne la contient. C'est une phrase de fille de onze ans devenue adulte, avec sa syntaxe à elle, sa condition suspendue, sa porte laissée entrouverte. Elle l'a redite à voix haute chez elle le lendemain, sans moi, sans groupe, sans témoin. Aucune phrase que j'aurais soufflée n'aurait tenu ce test-là.
Reste la question des présupposés hellingériens eux-mêmes : l'appartenance, l'ordre de préséance, l'équilibre entre donner et recevoir. Faut-il les jeter ? Absolument pas — ce sont des observations cliniques fines, et l'on ne trouve pas mieux pour lire certains blocages familiaux. Il faut simplement les remettre à leur place grammaticale : ce sont des questions, pas des lois. Qui, dans ce système, semble ne pas avoir de place ? Que se passe-t-il si l'on regarde l'ordre d'arrivée ? Qu'est-ce qui circule sans retour ? Posées ainsi, elles ouvrent. Assénées au présent de vérité générale, elles ferment — et c'est très exactement le reproche de Potsdam.
OuvertureConstellation de table : ce qui reste passionnant
La constellation de table, en individuel, avec des figurines de bois ou des jetons, mérite qu'on la redécouvre. C'est rigoureusement le même geste — mettre un système en espace et regarder ce que la disposition rend visible — mais sans groupe, sans scène, sans public, donc sans l'essentiel de la pression suggestive. On y retrouve la parenté avec la chaise vide gestaltiste, avec le jeu de sable, avec le psychodrame à deux. Chez Sparrer et Varga von Kibéd, le constellateur y devient un hôte bien plus qu'un guide : il reçoit, il installe, il ne dit pas au visiteur ce qu'il doit ressentir chez lui.
Sur l'efficacité, restons honnêtes : un seul essai randomisé sérieux existe, mené à Heidelberg et publié en 2013, avec des résultats favorables sur le fonctionnement psychologique ; une revue systématique récente conclut à l'absence de preuves solides sur l'ensemble des indications cliniques. C'est un outil prometteur et sous-étudié, pas une thérapie validée. Le dire soi-même est la meilleure protection contre ceux qui prétendent le contraire.
Une dernière chose, parce que c'est peut-être le vrai sujet de cet article. Ce qui se transmet mal dans ces approches, ce n'est presque jamais la technique : la technique s'apprend en un week-end, et c'est bien le problème. Ce qui se transmet mal, c'est la posture — savoir tenir un cadre sans tenir le contenu, supporter que la phrase du patient soit moins belle que la nôtre, et résister à la tentation, très réelle, de la souffler.
Victoria Herrmani
Psychologue clinicienne et psychothérapeute
Master 2 de psychologie clinique et psychopathologie, inscrite à l'ARS, vingt-six ans de pratique. Quinze années en institution — milieu carcéral, psychiatrie, protection de l'enfance, aide aux victimes — d'orientation psychanalytique, puis exercice libéral. Formée aux grands courants : Gestalt, jungien, analyse transactionnelle, psychodrame, systémie, art-thérapie, thérapies brèves, hypnose, équithérapie. Auteure de Les Constellations Familiales et d'autres ouvrages spécialisés.
La formationConstellations familiales : acquérir la posture et les protocoles pour votre propre pratique
Les constellations familiales s'enseignent traditionnellement en groupe, sur plusieurs années, avec du travail personnel et de la supervision. C'est légitime, et c'est ainsi qu'on devient animateur de plein exercice. Cette formation vise autre chose.
Ce qu'elle vous donne, ce sont les fondamentaux et la posture — l'ossature plutôt que l'inventaire. Un noyau restreint de repères, repris jusqu'à devenir opérant dans la pratique que vous avez déjà — en cabinet, en institution, en individuel, avec une table et quelques figurines aussi bien qu'avec un groupe.
Formation e-learning · accès illimité · organisme certifié Qualiopi. Cette formation ne confère pas le titre de psychologue ni de psychothérapeute, réglementés en France.
Questions fréquentes sur les constellations familiales
La constellation familiale est-elle une psychothérapie reconnue ?
Non. C'est un dispositif de travail utilisé à l'intérieur de cadres thérapeutiques variés, sans statut réglementaire propre en France et sans titre protégé associé. Sur le plan des preuves, un essai randomisé publié en 2013 rapporte des effets favorables sur le fonctionnement psychologique, mais une revue systématique récente conclut à l'insuffisance des données sur l'ensemble des indications cliniques. La formulation honnête est : outil prometteur, encore peu étudié.
Faut-il prononcer une phrase de résolution pour qu'une constellation « fonctionne » ?
Non. Beaucoup de constellations se terminent bien sans aucune phrase, sur une simple modification de position ou de regard. L'idée que la séance doive culminer sur un énoncé vient de la forme spectaculaire du dispositif, pas de sa logique clinique. Une phrase forcée pour « clore » est presque toujours une phrase de l'animateur.
Que faire quand un patient arrive en cabinet avec une phrase reçue en atelier ?
Ni la valider ni la démolir. On l'examine avec lui comme un matériau : d'où vient-elle, qui l'a formulée, qu'est-ce qu'elle présuppose, qu'est-ce qu'elle produit quand il la dit aujourd'hui. Le travail consiste à lui rendre le statut d'hypothèse qu'elle n'aurait jamais dû perdre — et souvent, à lever la culpabilité de ne pas y être parvenu.
Pour approfondir
- Victoria Herrmani, Pratiquer les Constellations Familiales et Systémiques. Philosophie, posture et protocoles.
- Anne Ancelin Schützenberger, Aïe, mes aïeux !, Desclée de Brouwer, 1993.
- Anne Ancelin Schützenberger, Le Psychodrame, Payot, 2003.
- Jacob Levy Moreno, Théâtre de la spontanéité, édition française Épi, 1984 (introduction d'Anne Ancelin Schützenberger).
- Insa Sparrer, Miracle, Solution and System. Solution-focused Systemic Structural Constellations, Solutions Books.
- Systemische Gesellschaft, Potsdamer Erklärung zur systemischen Aufstellungsarbeit, juillet 2004.
- Weinhold J., Hunger C., Bornhäuser A. et al., « Family constellation seminars improve psychological functioning in a general population sample », Journal of Counseling Psychology, 60(4), 2013, p. 601-609.
Les vignettes cliniques de cet article sont composites et anonymisées : elles combinent plusieurs situations et ne permettent l'identification d'aucune personne.
Formations Psychothérapie - Psychologie - Hypnose - PNL - Art thérapie - Médiation Équine - Psychopraticien - Psychogénéalogie

