En séance · nº II — troubles anxieux
Agoraphobie :ce n'est pas l'espace qui fait peur, c'est l'absence d'issue
L'agoraphobie touche près de deux adultes sur cent chaque année. Elle ne naît pas de l'espace, mais de la crainte de ne pas pouvoir en sortir. Histoire, psychanalyse, neurosciences, DSM-5-TR, puis le détail d'une prise en charge en TCC affinée par la PNL : voici comment la reconnaître, la distinguer et la soigner.
Auteure
Victoria HerrmaniPsychologue clinicienne
Niveau
Psychologues · personnes concernéesProfessionnels de l'accompagnement, étudiants avancés
Lecture
11 minutes2 563 mots
La scèneAgoraphobie et peur de sortir de chez soi : une première séance en visio
La première séance a lieu en visioconférence. Sabine a quarante-quatre ans, et elle n'est pas venue au cabinet : elle ne pouvait pas. Je lui demande jusqu'où elle va seule. La boulangerie, à quatre cents mètres, oui. La pharmacie, de l'autre côté du rond-point, non. Le supermarché, seulement avec son mari, quand les caisses sont vides. Le train, plus du tout depuis trois ans. Puis elle ajoute : « Ce n'est pas la foule qui me fait peur. C'est de ne pas pouvoir sortir. »
Toute la clinique tient dans cette phrase. L'agoraphobie porte un nom trompeur. Le patient ne redoute ni l'espace ni les gens : il redoute d'être quelque part où il ne pourrait ni fuir ni être secouru si son corps lâchait. Comment une crainte aussi précise finit-elle par refermer une vie sur quelques rues ?
L'agoraphobie, en bref
L'agoraphobie est un trouble anxieux. Elle se définit par la peur ou l'évitement d'au moins deux situations parmi cinq : les transports, les espaces ouverts, les lieux clos, la foule ou la file d'attente, et le fait d'être seul hors de chez soi. Elle touche environ 1,7 % des adultes chaque année, deux fois plus de femmes que d'hommes. Depuis 2013, elle forme un diagnostic distinct du trouble panique. Elle répond bien aux TCC, à condition que l'exposition vise l'issue plutôt que la distance.
Les noms à travers les époquesHistoire de l'agoraphobie : de Westphal au DSM-5-TR
En 1872, à Berlin, Carl Westphal décrit trois hommes saisis d'effroi dès qu'ils doivent traverser une place. Il forge le mot sur le grec agora, la place du marché. À Vienne, Moritz Benedikt y voit un « vertige des places ». Westphal tient bon : le symptôme central est la peur, non le vertige. En 1878, à Paris, Henri Legrand du Saulle note que ses patients longent les murs et cherchent le bras d'un passant. Le compagnon figure dans le tableau dès l'origine.
La nosographie hésite ensuite. En 1980, le DSM-III fait de l'agoraphobie un trouble à part entière. En 1987, sous l'influence de Donald Klein, le DSM-III-R en fait une complication du trouble panique. L'Europe ne suit pas : la CIM-10 garde l'agoraphobie autonome, et Hans-Ulrich Wittchen trouve de nombreux agoraphobes sans trouble panique. En 2013, le DSM-5 leur donne raison. Beaucoup de protocoles visent pourtant encore la crise, en attendant que l'évitement disparaisse avec elle. Il disparaît rarement seul.
Quatre lecturesLes causes de l'agoraphobie : psychanalyse, psychodynamique, cognition et neurosciences
Chaque lecture pose sa propre question : ce que le patient évite, qui l'accompagne, ce qu'il prédit, et pourquoi son cerveau ne désapprend pas.
Psychanalyse · Freud, 1926
La lecture psychanalytique : restreindre le moi pour se protéger
Dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud décrit l'agoraphobie comme une restriction que le moi s'impose. Le patient renonce à la rue pour ne pas rencontrer le désir ou le conflit qu'elle réveille. La clinique française en a gardé un terme juste, l'objet contraphobique : le parapluie, le flacon ou le compagnon qui tiennent l'angoisse à distance.
Psychodynamique · Deutsch, Bowlby
La lecture psychodynamique : le compagnon et la base de sécurité
En 1929, Helene Deutsch observe que le patient nourrit souvent une hostilité inavouée envers son compagnon indispensable. Le garder près de soi prouve qu'il est sain et sauf. En 1973, John Bowlby relit le trouble par l'attachement : l'agoraphobe craint moins la place publique que l'éloignement de sa base de sécurité. La première crise suit souvent un départ ou un deuil.
Cognition et comportement · Chambless, Salkovskis
La lecture des TCC : la peur de la peur et les comportements de sécurité
En 1978, Alan Goldstein et Dianne Chambless décrivent la « peur de la peur » : le patient redoute moins le lieu que les sensations qu'il pourrait y éprouver. Il prédit un malaise, évite le lieu, et ne découvre jamais que sa prédiction était fausse. En 1991, Paul Salkovskis ajoute les comportements de sécurité : s'asseoir près de la sortie ou garder son téléphone en main empêche aussi la vérification.
Neurosciences · Jacob, Davis, Bouton
La lecture des neurosciences : équilibre, anticipation et extinction
Rolf Jacob et Joseph Furman décrivent chez certains agoraphobes un « inconfort de l'espace et du mouvement » : ils s'appuient trop sur la vue pour tenir debout. Michael Davis distingue la peur brève, portée par l'amygdale, de l'anxiété prolongée, dont l'agoraphobie vit surtout. Mark Bouton montre enfin que l'extinction reste attachée à son contexte : un supermarché apprivoisé protège mal du supermarché voisin.
Ces lectures convergent sur un même objet, que Stanley Rachman appelle en 1984 signal de sécurité : il soulage le patient aujourd'hui et l'enferme demain.
Le modèle DSM-5-TRAgoraphobie et DSM-5-TR : critères diagnostiques, symptômes et évolution
Les cinq situations de l'agoraphobie
Le DSM-5-TR exige une peur marquée dans au moins deux de ces cinq situations.
- Utiliser les transports : bus, métro, train, avion, voiture
- Se trouver dans un espace ouvert : parking, marché, pont
- Se trouver dans un lieu clos : magasin, cinéma, salle de spectacle
- Faire la queue ou se trouver dans une foule
- Être seul hors de son domicile
Le critère décisif : la crainte de ne pas pouvoir s'échapper
Le patient redoute ces situations parce qu'il serait difficile d'en sortir, ou qu'aucune aide ne viendrait, en cas de symptômes de panique ou d'autres symptômes gênants, comme une chute ou une incontinence. Il les évite, les affronte seulement accompagné, ou les endure avec une anxiété intense. Sa peur dépasse le danger réel, dure en général six mois ou plus et entraîne une souffrance importante. Le DSM-5-TR pose ce diagnostic indépendamment du trouble panique, et retient les deux s'ils coexistent. Codes : F40.00 dans le DSM-5-TR, 6B02 dans la CIM-11.
Épidémiologie et évolution de l'agoraphobie
Le trouble débute dans deux cas sur trois avant trente-cinq ans. Sans traitement, il tend à la chronicité et s'accompagne souvent d'une dépression ou d'un usage excessif d'alcool ou de tranquillisants.
À ne pas confondre avec…Agoraphobie ou trouble panique ? Le diagnostic différentiel
Le premier différentiel est médical : un trouble vestibulaire, une maladie inflammatoire de l'intestin ou un risque réel de chute justifient une prudence légitime. Nous demandons toujours si un bilan a eu lieu.
Le trouble panique
Le patient redoute la crise elle-même, où qu'elle survienne. L'agoraphobe redoute certains lieux, parce qu'il y serait piégé.
La phobie spécifique situationnelle
La claustrophobie porte sur une seule situation. L'agoraphobie en exige deux au moins, et sa peur porte sur l'issue plutôt que sur l'objet.
L'anxiété sociale
Le patient socialement anxieux redoute le jugement. L'agoraphobe redoute de ne pas être secouru, même s'il craint aussi d'être vu en plein malaise.
La question qui tranche
Demandez : « Là-bas, qu'est-ce qui serait le pire ? » Ne pas pouvoir sortir oriente vers l'agoraphobie, la crise elle-même vers le trouble panique, le regard des autres vers l'anxiété sociale, l'absence d'un être cher vers l'anxiété de séparation. Un souvenir précis d'agression oriente vers le trauma.
Ce n'est pas l'espace qui fait peur. C'est l'idée qu'on ne pourra pas en sortir.
Le fil de cet articlePistes et thérapiesTraitement de l'agoraphobie : TCC, exposition graduée et PNL
Évaluer l'agoraphobie en TCC : la carte du périmètre
Les TCC restent le traitement de référence. Tout commence par la géographie. Le patient dessine son périmètre : sa maison au centre, les lieux où il va seul, ceux où il va accompagné, ceux qu'il n'atteint plus. L'inventaire de mobilité de Chambless cote chaque situation deux fois, seul et accompagné : l'écart mesure le poids du compagnon. Puis nous listons les comportements de sécurité. Les patients en citent trois ; une recherche attentive en trouve souvent quinze, jusqu'à l'anxiolytique jamais pris mais toujours en poche.
Hiérarchie d'exposition : graduer l'issue, pas la distance
Graduer la distance est le réflexe courant, mais l'agoraphobe redoute la difficulté de sortir. Nous graduons donc l'issue : un bus qui s'arrête tous les trois cents mètres coûte moins qu'un train direct, un siège en bout de rang moins qu'un siège au milieu. Le patient cote chaque marche de 0 à 100 sur l'échelle de Wolpe, et la première se situe autour de 30.
Exposition graduée en TCC : le protocole en six gestes
Depuis les travaux de Michelle Craske en 2014, l'exposition ne vise plus la baisse de l'anxiété. Elle vise la preuve que la prédiction était fausse. Chaque exercice suit six gestes.
- Écrire la prédiction. « Sans mon mari, je m'évanouis avant mon tour. » Le patient cote sa certitude, par exemple 80 %.
- Retirer une sécurité à la fois. La bouteille reste dans la voiture, puis le téléphone passe au fond du sac.
- Rester jusqu'au test, pas jusqu'au calme. S'il annonce un malaise au bout de cinq minutes, nous restons quinze minutes.
- Ajouter le corps. Deux étages à pied juste avant d'entrer : le patient arrive le cœur rapide.
- Varier les contextes. Autre magasin, autre heure, parfois un jour de fatigue.
- Faire le bilan de l'écart. « Qu'aviez-vous prédit ? Que s'est-il passé ? » Le patient réévalue sa certitude.
Faut-il accompagner le patient ? En 2011, l'équipe d'Andrew Gloster a montré que la présence du thérapeute lors des premières expositions réduisait mieux l'évitement. Mais le thérapeute devient alors un signal de sécurité. Nous programmons donc son retrait dans chaque marche : à côté, à dix mètres, à la sortie, au téléphone, puis absent.
Les outils de la PNL au service de la TCC : méta-modèle, calibration, ancrage
Le méta-modèle, pour atteindre la prédiction. L'agoraphobe parle en formules closes. Le méta-modèle de Bandler et Grinder les ouvre avec une précision de grammairien, comme une flèche descendante plus fine.
Le méta-modèle en séance · extrait reconstitué
PatienteJe ne peux pas prendre le train.
ThérapeuteQu'est-ce qui vous en empêche ?opérateur modal
PatienteSi ça commence, je ne pourrai pas descendre.
ThérapeuteSi quoi commence, précisément ?nominalisation
PatienteLa crise. Je tomberais dans l'allée, et tout le monde me regarderait sans rien faire.
ThérapeuteTout le monde ?quantificateur universel
La calibration, pour repérer les sécurités invisibles. Pendant l'exposition, j'observe la respiration bloquée en haut du thorax, la main qui cherche une barre, le regard qui compte les rayons. Je les nomme, et nous les ajoutons à la liste des sécurités à retirer.
L'ancrage et les sous-modalités, pour franchir le seuil. Nous installons l'ancre sur un appui concret : la plante des pieds, une expiration longue. Le patient la déclenche avant la porte, jamais à l'intérieur pour faire baisser la peur. Avant de partir, il retravaille aussi l'image qui l'attend, lui-même effondré dans l'allée : il l'éloigne, la passe en noir et blanc, y fait apparaître une porte. Ce travail allège l'anticipation, sans remplacer l'exposition.
L'ancre de fuite
Je serre le pouce et l'index, comme on me l'a appris. Ça redescend.
Le patient attribue son salut au geste. Sa prédiction n'est jamais testée, et l'ancre devient un talisman.
L'ancre de seuil
J'ai posé les pieds avant d'entrer. Dans la file, je laisse monter.
La peur monte et redescend sans aide. Le patient découvre qu'il tient seul.
Vignette clinique · composite et anonymisée
Le train de 8 h 12
Les premières expositions de Sabine ont eu lieu avec moi, à la caisse d'un supermarché de quartier, puis avec son mari, qui s'éloignait un peu plus à chaque sortie. L'ancre des pieds lui servait à pousser la porte, puis elle la laissait. À la neuvième séance, elle a raconté sa première crise : sur l'autoroute, le soir où elle revenait d'installer sa fille dans une chambre d'étudiante. Depuis, elle ne quittait plus le rayon que sa fille aurait pu parcourir pour la rejoindre. L'exposition avait fait baisser la peur ; la parole lui a donné un sens. À la quatorzième séance, Sabine a pris seule le train de 8 h 12, et elle a appelé sa fille depuis le quai d'arrivée.
Limites et controverse : sécurités, anxiolytiques et PNL
Rachman, Radomsky et Shafran défendent depuis 2008 un usage « judicieux » des sécurités en début de thérapie, à condition d'en planifier le retrait. En 1993, l'essai d'Isaac Marks a montré des rechutes fréquentes à l'arrêt de l'alprazolam, alors que les gains de l'exposition tenaient : un anxiolytique de secours devient une sécurité chimique, à discuter avec le médecin. Quant à la PNL, la revue de Jackie Sturt (2012) n'a pas trouvé de preuves suffisantes de son efficacité. Nous l'utilisons comme une grammaire d'intervention au service d'un protocole validé, jamais comme un traitement à part entière.
Pour les personnes concernéesAgoraphobie : comment savoir si l'on est concerné ?
Cette partie s'adresse à vous si vous vous reconnaissez dans ces lignes. Quatre signes doivent vous inciter à demander de l'aide :
- votre périmètre se rétrécit, et des lieux familiers vous semblent trop loin, trop pleins ou trop fermés ;
- vous ne sortez plus sans une personne, un objet ou un médicament « au cas où » ;
- vous repérez les sorties et les toilettes avant de partir, et vous renoncez quand elles manquent ;
- cela dure depuis plusieurs mois, et votre vie en souffre.
Commencez par votre médecin traitant, pour écarter une cause médicale. Les premières séances de psychothérapie peuvent avoir lieu en téléconsultation : le soin ne doit pas exiger d'emblée ce que le trouble vous empêche de faire. On soigne l'agoraphobie, et plus tôt elle est prise en charge, moins le périmètre se referme. Si l'isolement s'accompagne d'idées noires, appelez le 3114, gratuit et joignable jour et nuit.
Victoria Herrmani
Psychologue clinicienne et psychothérapeute
Master 2 de psychologie clinique et psychopathologie, inscrite à l'ARS, plus de vingt-cinq ans de pratique. Quinze années en institution, d'orientation psychanalytique, puis exercice libéral. Formée aux grands courants : Gestalt, jungien, analyse transactionnelle, psychodrame, systémie, art-thérapie, thérapies brèves, hypnose, équithérapie. Auteure d'ouvrages spécialisés. Elle reçoit ses patients en cabinet près de Rouen et en téléconsultation.
Les formationsFormation TCC et formation PNL : construire une exposition qui tient
Les TCC et la PNL s'enseignent souvent sur plusieurs années, et c'est légitime. Ces deux formations visent autre chose. La formation TCC vous donne l'ossature du protocole : analyse fonctionnelle, restructuration cognitive, exposition graduée. La formation Technicien PNL 1 lui ajoute la précision du geste : méta-modèle, calibration et ancrage. C'est un noyau restreint de techniques, repris jusqu'à devenir opérant dans la pratique que vous avez déjà.
TCC : e-learning, 42 heures · Technicien PNL 1 : e-learning, 28 heures, prolongée par Technicien PNL 2 pour les sous-modalités et le swish. Certificats de compétences · organisme certifié Qualiopi. Ces formations ne confèrent pas le titre de psychologue ni celui de psychothérapeute, réglementés en France.
Questions fréquentes sur l'agoraphobie
Quelle différence entre agoraphobie et trouble panique ?
Le trouble panique est la peur des crises elles-mêmes. L'agoraphobie est la peur de lieux d'où il serait difficile de sortir ou d'être secouru. Depuis le DSM-5, ce sont deux diagnostics distincts, qui coexistent souvent.
Peut-on souffrir d'agoraphobie sans faire de crises de panique ?
Oui. Le patient peut redouter un malaise, une chute ou une incontinence sans avoir jamais fait d'attaque de panique. Cette forme est fréquente en Europe, et le DSM-5 l'a reconnue en 2013.
Comment soigner l'agoraphobie ?
Les TCC sont le traitement de référence : exposition graduée aux situations évitées et retrait progressif des comportements de sécurité. La PNL peut affiner ce travail par le méta-modèle et l'ancrage.
Pour approfondir
- Henri Legrand du Saulle, Étude clinique sur la peur des espaces (agoraphobie des Allemands), Paris, 1878.
- Sigmund Freud, Inhibition, symptôme et angoisse (1926), PUF.
- Paul M. Salkovskis, « The importance of behaviour in the maintenance of anxiety and panic: a cognitive account », Behavioural Psychotherapy, 19(1), 1991, p. 6-19.
- Andrew T. Gloster et al., « Psychological treatment for panic disorder with agoraphobia: a randomized controlled trial to examine the role of therapist-guided exposure in situ in CBT », Journal of Consulting and Clinical Psychology, 79(3), 2011, p. 406-420.
- Michelle G. Craske et al., « Maximizing exposure therapy: an inhibitory learning approach », Behaviour Research and Therapy, 58, 2014, p. 10-23.
- American Psychiatric Association, DSM-5-TR. Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 2022.
Les vignettes cliniques de cet article sont composites et anonymisées : elles combinent plusieurs situations et ne permettent l'identification d'aucune personne. Le dialogue est reconstitué. Cet article informe ; il ne remplace ni un avis médical ni une consultation.
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